• Claudine Deslandres

Coach, ou bien coach ?





Quel coach allez-vous choisir pour vous accompagner ?

Celui qui reste à la surface, ou celle qui plonge ?

Éléments de contexte :

  • le 5 septembre 2022, Christophe Galtier, coach de l'équipe de France de football, est questionné en conférence de presse sur l'éventualité pour son équipe de parcourir un trajet Paris-Nantes en TGV plutôt qu'en avion privé. Dans un contexte tendu où le dérèglement climatique est à la Une de nombreux médias et occupe la Toile, où chacun y va de son couplet pour annoncer quels seront les éco-gestes les plus efficaces : la réponse consiste à ironiser en offrant un "bon mot", un trait d'humour à propos des trajets en char à voile.

  • En juin 2022, aux Mondiaux de Natation à Budapest : la nageuse Anita Alvarez donne tout dans son épreuve de natation, à tel point qu'elle perd conscience à la fin de son programme. En l'absence de réaction suffisamment rapide de la part des sauveteurs présents, son entraîneure Andrea Fuentes se jette à l'eau sans hésiter pour la remonter à la surface.


Comme quoi : il y a coach, et... coach.


Précision :


Je suis habituée à établir clairement la distinction entre les coachs, et les coachs. Ayant occupé pendant 3 ans la fonction de responsable de la communication du Chapter France de l'International Coaching Federation (ICF), j'ai eu à répondre à plusieurs interviews, j'ai rédigé des dossiers de presse, j'ai enregistré des vidéos, écrit des articles consistant à apporter un éclairage sur les nuances qui existent quant aux multiples réalités que véhicule ce mot-valise de "coach" qui semble englober aussi bien les entraîneurs sportifs, les professeurs et formateurs, les consultants, les mentors, les psy, les gourous, les pro du relooking ou du rangement ou du jardinage, ceux qui donnent des conseils pour les relations sentimentales, et les personnes qui - comme moi et quelques dizaines de milliers d'autres de par le monde - sont des experts de l'accompagnement au changement dans le contexte professionnel.


Comparons donc ici deux styles de coachs, dans l'acception "entraîneurs sportifs".

Le coach qui reste à la surface :


Se réjouit par avance de ce qu'il espère être un bon mot, qu'il a probablement préparé en compagnie du joueur qui s'esclaffe à sa droite. Le journaliste Paul Larroutourou mentionne le nom de Alain Krakowitch qui sur Twitter avait interpellé sur l'éventualité d'effectuer à l'avenir ce déplacement Paris-Nantes en TGV et formule la question "est-ce que c'est une question que vous vous êtes posé, et est-ce que vous en avez parlé à vos joueurs ?"

  • à 00:08, Christophe Galtier soupire en entendant le début de la question

  • à 00:10, il place son écouteur dans son oreille

  • à 00:19, il hausse les sourcils

  • à 00:24 : coup d'oeil complice à Kylian Mbappé, lequel rit tellement qu'il s'écroule sur la table (je suppose qu'il connaît le "bon mot" préparé et se délecte de l'effet que cela va produire ?)

  • à 00:36, l'entraîneur reprend son sérieux et le public s'attend donc à une réponse préparée, puisqu'il entame sa réponse par : "je me doutais qu'on allait avoir cette question-là"

  • à 00:43 "pour être très honnête avec vous, on en a parlé avec la société qui organise nos déplacements et on est en train de voir... " là, le public attend un truc qui tient la route, genre des objections qui auraient trait à un engagement sur un contrat avec la compagnie qui organise les déplacements, ou bien des exigences spécifiques, un point sur la sécurité ou que sais-je, bref une phrase qui laisserait entendre que jusqu'à présent cela n'a pas encore été étudié sérieusement, mais que cela pourrait être envisagé à l'avenir sous certaines conditions puisque la crise de l'énergie est un sujet qui est au centre des préoccupations actuelles et sur lequel il convient de réfléchir en profondeur.

  • à 00:50 "on est en train de voir si on peut pas se déplacer en char à voile".


Flop. Cinq secondes de silence. Public interloqué. Sidéré.


  • 00:56 : le coach se croit alors obligé d'ajouter un "Voilà". pour indiquer qu'il a terminé son propos et qu'il est temps de passer à la question suivante.


"Voilà" : comment se noyer, en restant à la surface.



Le dérèglement climatique a provoqué en 2022 des événements encore jamais constatés en France, ces sujets occupent la majeure partie des journaux télévisés, on ne peut pas ouvrir un magazine, une radio ou un journal sans lire ou entendre des sujets sur l'économie qui souffre, les personnes qui souffrent, les animaux et les plantes qui souffrent, "la fin de l'abondance et de l'insouciance", le chef de l'État appelle à la sobriété énergétique, les images tournent en boucle des automobilistes qui patientent aux stations services pour grappiller quelques euros sur le plein d'essence devenu hors de prix, les fils de discussion des réseaux sociaux regorgent de posts à propos du bilan carbone des trajets en jets privés, et ... le coach de l'équipe de France de football ironise sur les modes de déplacement.


Le tout, aux côtés d'un joueur habillé d'un maillot Qatar, en pleine polémique autour des stades climatisés installés dans le désert, au prix de 6500 morts sur les chantiers de construction des stades.


Peut-être que le coach est concentré sur les questions uniquement sportives et qu'il regrette qu'on lui parle de TGV et d'avion alors qu'il a envie de commenter du foot, mais enfin... il a tout de même envisagé qu'on lui pose la question, il a pris soin de prévoir une réponse, et c'est celle-là qu'il choisit d'utiliser.


Au vu du nombre de fils sur le sujet aujourd'hui, on peut dire qu'il a réussi à capter l'attention. La plupart des commentaires semble pointer le fait qu'il soit déconnecté des réalités, je vois passer les mots de "mépris" etc


Est-ce que cette réplique du #charavoile deviendra un mème ?

déjà apparaissent les premières caricatures, montages photos de chars à voile piloté par les footeux.


Mettra-t-on en parallèle l'extrait vidéo dans lequel Vincent Lindon affirme qu'il ne regardera pas la coupe du monde au Qatar, et celui dans lequel Kylian Mbappé s'écroule de rire à l'idée de prendre le train ?


Le coach superficiel est celui qui vit replié sur lui-même et sur son univers professionnel, ce qui l'empêche d'accéder à autre chose. Centré sur le coeur de son métier, isolé au milieu de personnes qui ne parlent que de ce métier : il en oublie que ce métier n'est rien sans autrui. Il renvoie l'image de celui qui se maintient à distance des considérations matérielles qui représentent pourtant le quotidien de ces spectateurs et supporters. Il ne semble pas avoir conscience de l'impact des mots qu'il prononce en public, et qui l'obligent.


La coach qui plonge :


N'a pas eu le temps de préparer quoi que ce soit.


Elle perçoit un truc anormal, une urgence vitale. Pourquoi ? parce qu'elle connaît bien son sujet, qu'elle connaît bien la nageuse qu'elle entraîne. Et aussi parce que, même lorsque la session est terminée, ses antennes à elle sont encore branchées et sa vigilance est encore active.


Les caméras enregistrent un spectacle, la nageuse se laisse couler au vu et au su de tous, cependant seule Andrea Fuentes s'avère capable de reconnaître immédiatement un début de noyade.


Car elle a su rester en présence.


Et elle ne craint pas de mouiller le maillot - et même le short etc


Préserver une vie humaine est une affaire de quelques secondes de plus ou de moins. Autour du bassin, les réactions tardent : est-ce de la sidération, les sauveteurs n'ont-ils pas compris ce qui se déroulent sous leurs yeux, attendent-ils une instruction ? ça : mystère - et ce n'est pas le sujet. Toujours est-il que la coach plonge, et nage.


Pas de calcul, pas de micro, pas de caméra. Juste des photos sous-marines qui juxtaposent ces images fortes :

Alvarez qui dérive inconsciente entre deux eaux,

Fuentes figée par un cliché dans une position de super-héroïne, un bras tendu devant elle, jambes battant intensément pour l'atteindre au plus vite.

Ancienne nageuse de haut niveau elle-même, elle donne toutes ses forces et remonte Anita Alvarez à la surface.


La surface à laquelle est resté Galtier.

À quel genre de coach allez-vous confier le soin de vous accompagner dans votre exploit sportif / ou votre évolution professionnelle ?


Au genre de coach qui se noie à la surface,

ou au genre qui agit efficacement en profondeur ?


claudine.deslandres@provalence.net

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